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André Fonkenell témoigne de
son temps de service au R.A.D.
-La
convocation J'ai choisi le mois de mars 1942 comme point
de départ de mon cahier de souvenirs. J'ai 17 ans, la drôle
de guerre est terminée depuis bientôt 2 ans et les Allemands sont
maintenant solidement organisés dans notre Lorraine si bien que
nous sommes totalement à leur merci. la liberté de travail n'existe
plus et toute l'organisation dépend de la haute autorité de l'Arbeitsamt.
Dans la ferme familiale, les travaux de printemps commencent. Pour
peu, on oublierait que la guerre n'est pas finie. La vie est cependant
ennuyeuse car les loisirs sont eux aussi en guerre. Le soir, il
y a bien le cinéma, mais il est presque exclusivement réservé aux
plus de 18 ans. Pour cela, il me faudra encore attendre 6 mois.
Le soir, je sors avec mes amis. Nous sommes une joyeuse équipe de
6 jeunes que l'on rencontre à peu près partout. Pourtant ce train-train
va brusquement changer pour moi vu que ce matin le facteur m'a apporté
mon ordre de partir au Reichsarbeitsdienst...
-A
Mainz-Finthen (Mayence) Tout le monde est sur le quai, c'est
le départ, mes parents, mon frère Charlot, ma sœur Jeannette et
la bande de copains dont 3 membres sont déjà partis.En route vers
Metz et de là je suis dirigé vers Mainz-am-Rhein. Dans le train,
il n'y a maintenant plus personne de ma connaissance mais la glace
est vite rompue puisque tous subissent le même sort. Presque tous
viennent du pays minier (Merlebach, Forbach). Et me voici à Mainz-Finthen
sur un terrain d'aviation (Nachtjäger: chasseurs de nuit)
où nous procédons à des travaux de terrassement. Le transport
de la terre arable se fait en wagonnets. Lorsque le chantier avance,
tous les hommes saisissent les rails avec de grands "Ho-Rück!"
ce travail est destiné à nous apprendre que l'union fait la force
alors que les latrines jouent le rôle de nivellement social: 25
mètres de long, pas de cloisons, les fils de docteur ou de charbonnier
sont assis côte à côte pour les besoins de la cause. Le sport tient
également une grande place: tous les matins, réveil à 6 heures avec
"Frühsport" (footing torse nu et culotte de sport par
tous les temps). pour nos déplacements dans l'enceinte du camp,
il fallait courir: chercher le ravitaillement, aller aux douches,
aux latrines etc...toujours au pas de course! Mainz-Finthen était
donc un terrain d'aviation pour chasseurs de nuit. Lorsqu'il y avait
alarme, le départ de ces Nachtjäger était impressionnant avec le
minimum d'éclairage tant pour les avions que pour le terrain alors
que les Messerschmitt fonçaient plein gaz sans aucun accident.
-Aschersleben
(Saxe) Après un mois de ce régime, on noud déplaça à Aschersleben
près de Halle en Saxe. Là nous fûmes logés dans des pavillons impeccables
construits sous l'ordre d'Hitler pour la Hitlerjugend.Ces
constructions s'appelaient des "Jugendheim": camps de
jeunesse. Deux pavillons étaient réservés au R.A.D. et un autre
pour le R.A.D. féminin. Imaginez des jeunes filles en uniforme qui
passent matin et soir au pas cadencé et qui logent à 50 mètres de
nous. Quelle aubaine! Mais il est interdit de parler à ces demoiselles...
Aschersleben était une ville industrielle avec d'anciennes
mines de sel qui abritaient une grande fabrique de munitions appelée
"Munitionsanlage" ou en abrégé "Muna".Elle produisait
un maximum pour l'effort de guerre. C'est ce qui expliquait la présence
du R.A.D. dans cette ville. Notre arrivée fut favorablement accueillie
par les 2000 personnes travaillant à la Muna. Une halle, la cinquième,
nous était réservée pour la fabrication d'obus
anti-chars. Pour rallier le lieu de travail depuis notre
camp, nous respections un ordre de marche parfait, copmme à la parade,
avec des chants qui faisaient frémir les civils. Quel fanatisme
se transmettait par ces chants tout autant que par l'emblème
du R.A.D: le Spaten: la bêche présentée comme une arme et qui
brillait au-dessus nde nos épaules comme autant de miroirs lors
des parades.
 
Somme toute, le service était asez supportable.
dans la chaîne de fabrication des munitions, il y avait 2 rangées
de 4 étaux et je travaillais à l'étau N° 4, donc en bout. il ,s'agissait
de prendre un obus vide qui nous parvenait par une glissière, de
le coincer dans l'étau, de mettre une mesure de cire en ébullition,
de placer la charge explosive ressemblant à une grosse bougie pour
les obus classiques et à une bouteille de champagne pour les obus
antichars. Nous travaillions de nuit et fabriquions environ 3000
obus par jour. Le contrôle était rigoureux et le magasinier qui
distribuait les charges explosives vérifiait constamment si le nombre
d'obus correspondait aux charges qu'il avait sorties du magasin.
La veille, sur les 3000 obus produits, deux n'avaient pas de charge
explosive. apprenant cela, le Major explosa littéralement et donna
l'ordre à chacun de faire un signe avec un clou sur la peinture
intérieure des munitions. Or cette nuit-là, alors que notre poste
touchait à sa fin, le chef d'atelier fit stopper la production en
disant qu'il y avait 3 barres d'explosif en trop et donc 3 obus
vides. Rapport téléphonique immédiat au Major qui ordonne de tout
faire pour trouver le "saboteur". Toute bla production
fut pesée et l'on trouva une différence de poids sur un obus. Le
détonateur fut dévissé et toutes les têtes se tournèrent pour connaître
la marque faite avec le clou. -Qui a fait les obus marqués
N? tonna le surveillant principal.Comme personne ne répondait,
je sentis mon sang se figer quand on me demanda mon signe: -J'ai
le Z!Et l'on comprit alors que le Z était le N! J'étais
donc le saboteur et pour comble de malheur, les deux autres obus
sans charge était de ma fabrication.Je fus alors emmené au bureau
où je subis un interrogartoire que je n'oublierai jamais. Aujourd'hui
encore, j'avoue que j'ignore comment cela s'est vraiment passé mais
on me traitait de saboteur et j'en étais fier. Le jour suivant on
m'attribua un autre poste de travail d'où (était-ce intentionnellement?)
je voyais l'écriteau: "Sabotage wird dem Tode bestraft":
le sabotage est puni de mort. Cette grande affiche, je l'avais aperçue
dès les premiers jours sans y faire attention mais elle m'apparaissait
maintenant dans toute son horreur. Oui, j'avais peur. Cependant
la journée se passa bien et l'on évita de me parler de cela. A 6
heures du soir, alors que j'avais fait 2 postes, toutes lezs halles
se vidèrent pour laisser la place au poste de nuit. C'est alors
que par haut-parleur j'entendis l'ordre suivant:"Arbeitsmann
Fonkenell sofort zum Major!"J'étais convoqué chez le Major.
Le bruit qu'un Lorrain avait fait du sabotage avait dû se répandre
car toutes les têtes me suivirent des yeux. Pour rejoindre l'équipe
du Major, je devais traverser la voie de chemin de fer où un train
manoeuvrait. De l'autre côté, je découvris le terrible Major, flanqué
d'une dizaine de subordonnés et je distinguai aussi mon chef. Impatient
d'avoir dû m'attendre pendant les manoeuvres de la locomotive, debout
devant la halle cinq, il était tout puissant avec ses bottes luisantes,
jambes écartées, les deux poings coincés dans le ceinturon. De loin,
il m'accueillit avec le plus terrible tonnerre d'insultes jamais
entendues.Aujourd'hui encore une phrase résonne dans ma tête: "Maintenant
que tu as fait ce sabotage, que serait-il advenu si nous ne t'avions
pas découvert et si nos Panzerjäger, sur le front russe, avaient
glissé tes Blindgänger dans le fût de leur canon antichar et avaient
été écrasés par les chars russes à cause de toi? Tu seras puni pour
sabotage! Sais-tu ce que cela veur dire? Le seul mot que
j'avais le droit de dire c'était "oui", ya,ya,ya...alors
que les larmes me montaient aux yeux. Puis mon chef du R.A.D. déclara:
"Cet homme est Arbeitsmann, il dépend de mes ordres, il
sera puni par moi."Voilà ce qui me sauva. Le soir et
le lendemain on commenta la chose dans la chambrée: "J'ai
entendu qu'ils viendront te prendre à l'improviste pour te fusiller,
tu devrais fuir" disait l'un.Les autres me consolaient
ou me prenaient en exemple en tant que saboteur. En fait, huit jours
plus tard, j'étais condamné à 3 jours de prison. Un autre incorporé
subit le même sort, un dénommé König, boucher de Stiring-Wendel,
un colosse de 1 m 90 qui avait fumé dans les toiletes de la Muna.
Quel soulagement devant une punition aussi dérisoire!Ce soir-là,
j'ai fumé ma première cigarette. il fallut attendre quelques
jours pour qu'il y ait des places disponibles dans la prison de
la Flack (défense anti-aérienne) en ville. Le jour J, un truppenführer
nous accompagna, lui en vélo, nous à pied, déjà en état d'arrestation.
Six km pour rejoindre la caserne de la Flack. Après les formalités
d'usage, on nous confisqua les lacets, la ceinture, nos papiers
et cigarettes. même dans les prisons, l'ordre allemand était rigoureux:
plancher ciré, murs blancs, pas de trace de poussière. D'ailleurs,
il n'y avait rien à quoi elle aurait pu s'accrocher!La porte claqua
derrière moi. L'unique distaction: l'heure des repas. Matin, midi
et soir, du café Ersatz et du pain; deux fois par jour, la promenade
en rond. réveil à 6 heures, accès aux lavabos, nettoyage de la cellule,
restitution des 2 couvertures qui n'étaient distribuées que pour
la nuit. Il n'y a pas que des inconvénients en taule si l'on veut
tirer profit de son temps libre. Alors, je pensais à mon passé,
à l'école où j'allais avec mon frère et ma soeur, soit quatre fois
par jour 6 km comme pour aller du camp à la prison. J'étais assez
bon élève et j'ai eu mon certificat à l'âge de 12 ans avec mention
TB. Après une année de cours complémentaire, j'avais été encouragé
par mon instituteur, Mr Sprunck, à continuer mais nous étions
en 1938 et les bruits de guerre commençaient à courir, de plus je
voulais reprendre l'exploitation agricole avec mon père et mon frère...Brusquement,
on ouvrit la porte: le repas du soir, ma première journée était
finie. Ces 3 jours ont passé et je suis redevenu comme les autres.
On nous proposa d'aller avec un groupe spécial travailler au fond
d'une mine de sel désaffectée et qui servait de dépôt de munitions
à 600 m sous terre. ce fut pour moi une grande surprise que la découverte
d'une mine de sel avec ses couleurs irréelles. quelle beauté!
-Le
retour Fin juillet 1942, nous quittons Aschersleben
pour un camp moins beau à Zeitz (sachsen-Anhalt). Puis on
nous libéra et l'on redevint des civils. je fus démobilisé après
6 mois d'Arbeitsdienst. A la maison, il y avait beaucoup à faire.
notre ferme était vieille, il fallait entreprendre. de la drôle
de guerre, il restait des abris bétonnés, des tranchées mal rebouchées
et des positions d'artillerie.
Quant à moi, je savais
,depuis ma libération de Zeitz, que je serais
mobilisé dans l'armée allemande comme tous les Alsaciens-Lorrains,
mais je n'ai rien dit à la maison, pensant qu'ils l'apprendraient
suffisamment tôt.

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